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Editorial

Mettre fin au privilège du dollar ? Une chimère.

Emmanuel Sales

Emmanuel Sales, Président

17/09/2018

Pour échapper aux sanctions et répondre à « l’unilatéralisme américain », le ministre allemand des finances a récemment évoqué la possibilité que l’Europe se dote de son propre système de paiement, indépendant du réseau SWIFT, qui assure les transferts d’argent entre les banques. Ces propos, qui font écho à des déclarations similaires des autorités françaises, ont de quoi surprendre. D’abord, c’est l’Europe elle-même qui s’est placée sous la tutelle financière américaine, en autorisant de facto l’utilisation des données du réseau SWIFT à la suite des attentats du 11 septembre et en se soumettant aux exigences de Washington en matière de contrôle des flux financiers. Les Européens ont pleinement intégré l’extraterritorialité du droit américain, qui est devenu en effet un instrument de domination économique, comme en témoignent en France la vente de la branche énergie d’Alstom, les sanctions contre la BNP, l’affaire Alcatel-Lucent, etc.

Ce n’est pas le développement d’un système de paiement « autonome » qui devrait changer les choses. L’hégémonie américaine résulte avant tout de la primauté du dollar. Le statut de monnaie de réserve du billet vert permet aux Etats-Unis de façonner l’ordre économique à leur convenance, il leur offre l’influence à l’extérieur, une plus grande flexibilité à l’intérieur et une meilleure résistance aux crises financières. Les Etats-Unis ont la faculté de fournir des moyens de paiement au monde entier, sans encourir la baisse de leur monnaie qu’entraînerait pour d’autres pays la dégradation de leurs comptes extérieurs. C’est le sens de la fameuse formule du « déficit sans pleurs » (Rueff).

Or, dans les conditions actuelles, on ne voit aucune monnaie qui pourrait à court terme concurrencer le dollar. Le yuan ? La Chine, pour conserver son avantage compétitif à l’export, est condamnée à lier sa monnaie au billet vert et à continuer d’acheter des actifs libellés en dollar. Malgré le regain des tensions commerciales et le resserrement monétaire de la Fed, la politique de change des autorités chinoises n’a pas vocation à évoluer significativement tant que l’économie restera aussi dépendante de l’exportation et des dépenses d’investissement. La Chine reste ainsi piégée dans une « trappe à dollars » (dollar trap) qui contribue ironiquement à la domination du billet vert.

L’Euro ? Contrairement aux idées avancées en France lors de la mise en place de la monnaie unique, l’euro n’a jamais été conçu pour devenir un rival du dollar. Pour avoir une véritable monnaie de réserve, il faut qu’un pays soit prêt à fournir au monde plus de monnaie qu’il n’en faut pour assurer ses échanges avec l’extérieur. Cette vision des choses est profondément contraire à la culture mercantiliste de la bourgeoisie allemande. Ainsi, la Reichsbank, puis la Bundesbank, se sont résolument opposées à l’internationalisation du mark, préférant toujours la mise en place de politiques d’inflation réprimée (comme dans les années 1930) ou déflationnistes (depuis la crise financière) à l’inflation. Ce « sur-moi » germanique continue d’inspirer la politique monétaire de la BCE. En outre, à cela s’ajoutent les incertitudes concernant l’architecture financière de la zone euro qui, privée de Trésor commun et de banque centrale assurant une fonction de préteur en dernier ressort, n’inspire pas la même confiance que le dollar. Ainsi, depuis la crise financière, la part de l’euro dans les réserves des banques centrales a baissé et est même inférieure à la somme des monnaies européennes avant l’introduction de la monnaie unique.

L’or ? On peut regretter le temps d’avant 1914 où l’étalon or strict assurait une discipline naturelle dans les budgets, la gestion des balances commerciales, les taux d’intérêt. Mais cela supposerait que les Etats modernes acceptent de ne plus intervenir dans la formation des prix, la politique économique, l’emploi, la protection sociale, etc. autant dire, une utopie.

Les Européens n’ont donc pas beaucoup d’outils pour répondre à la politique de Trump. Le souhaitent-ils vraiment d’ailleurs ? L’Amérique est l’un des premiers marchés d’exportation de l’industrie allemande ; les pays d’Europe de l’Est, pour des raisons historiques, sont davantage tournés vers Washington que vers Bruxelles ; les politiques de contraction des investissements ont pesé sur les budgets militaires et rendent l’Europe plus dépendante de l’OTAN. Le privilège du dollar est établi pour longtemps. Dans ces conditions, le durcissement de la politique monétaire américaine fera pleinement sentir ses effets. Quand vous avez choisi votre potion, il faut l’avaler, aussi amère soit-elle.

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