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Regain des particularismes régionaux : la responsabilité de l'Europe est écrasante

L'Europe se délite.  Après la Catalogne, c'est la Lombardie et la Vénétie qui expriment leur désir d'émancipation.  La responsabilité des milieux favorables à toujours plus d'intégration européenne est écrasante : ce sont eux qui ont promu les régions contre les Etats nations ; eux qui ont imposé des politiques économiques conduisant à accentuer les disparités géographiques. La logique de la déflation interne prônée par l'Allemagne (la France étant totalement vassalisée) a favorisé un effritement du sentiment national : les régions « riches » (la Catalogne, la Lombardie) ne veulent plus payer pour les régions « pauvres ». Ce phénomène est particulièrement fort dans les Etats fédéraux, dont l'unité n'est jamais acquise.
Ainsi, la résurgence des particularismes régionaux risque de bouleverser un équilibre européen déjà bien fragile : il n'y a pas de consensus politique sur la compensation des déséquilibres régionaux ; il n'existe aucun mécanisme de solidarité financière ; seule la Banque centrale européenne (BCE) fait tenir l'édifice en pesant sur les taux d'intérêt. On peut craindre un regain d'incertitude au cours des prochains mois : hausse des primes de risque sur la dette souveraine, montée des taux réels, retournement du cycle économique. L'Espagne, dont les « bons résultats » s'expliquent essentiellement par la contraction de la demande interne et les taux maintenus artificiellement bas par la BCE, serait particulièrement pénalisée. L'Italie également, même si la structure sociale y semble plus solide.
Toutefois, à moyen terme, l'édifice devrait encore tenir : les élites européennes souhaitent à tout prix le maintien de l'euro, qui est devenu une fin en soi, faute de projet politique. L'Allemagne a tout intérêt à l'affaiblissement de l'Espagne (dont la politique de déflation interne lui assure une main d'œuvre à bas coût) et de l'Italie (qui est un concurrent industriel), … comme elle se félicitait récemment de la crise grecque, qui avait permis aux honnêtes travailleurs d'Europe du Nord de prendre des vacances à bon marché sur les rives du Péloponnèse. En outre, l'intégration européenne demeure l'idéal régulateur des milieux dirigeants et de ceux qui font l'opinion. Aussi ne serait-il pas impossible, en cas de nouvelle tension sur les marchés de la dette souveraine, que la BCE déroge à ses principes pour sauver l'euro « à tout prix », et dans l'intérêt des cartels industriels allemands, qui en sont les principaux bénéficiaires.
Ce qui pourrait changer les choses, c'est une cristallisation des mouvements anti-euro en Italie autour d'un leader charismatique ou une nouvelle dégradation de la situation en Catalogne. A ce stade tout cela semble peu probable. Comme l'Etat hégélien, l'Eurosystème (qui porte bien son nom) absorbe les déterminations qui lui sont contraires et rend impossible toute contestation interne. En réprimant les variables naturelles d'ajustement que sont les taux de change, les taux d'intérêt, le jeu normal des relations internationales, l'Europe « ordo-libérale » de la conformité, du respect des règles, a créé une situation de névrose collective. Le retour du refoulé annonce de nouvelles crises.