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Zone euro : nous sommes devenus les esclaves d'une créature que nous avons faite

Zone euro : nous sommes devenus les esclaves d'une créature que nous avons faite

Le fédéralisme est complètement étranger au sens vital de l'Europe.

 

Avec l'élection d'Emmanuel Macron, l'horizon semble s'être dégagé pour la Zone euro. C'est au tour des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne de vivre un moment difficile. Depuis l'annonce du Brexit, la livre sterling et le dollar se sont dépréciés contre la monnaie unique. Les errements de la présidence américaine, l'échec électoral du premier ministre britannique ont ouvert une période d'incertitude. La confiance retrouvée entre la France et l'Allemagne en revanche permettrait de nouvelles avancées fédérales. On ne peut que se féliciter du crédit retrouvé du pays à l'international. Peut-on envisager une nouvelle étape dans la construction européenne ? La Zone euro a-t-elle surmonté ses difficultés ? On souhaiterait ici apporter quelques éléments de réponse à ces questions, sans esprit de parti ni dogmatisme.

Les vices de construction de la Zone euro ont été exposés à de multiples reprises par de nombreux économistes : la mise en place de la monnaie unique ne s'est pas accompagnée d'une coordination des politiques économiques ; les taux de change étant bloqués, les prix intérieurs et l'emploi sont devenus la seule variable d'ajustement des déséquilibres ; les capitaux ont reflué dans les pays créditeurs ; les politiques déflationnistes de contraction de la demande interne et d'attrition bancaire ont accentué les effets de la crise financière. La crise de la Zone euro a ainsi mis au jour le manque de dispositifs permettant, au niveau supra-étatique, de mettre en œuvre des transferts ou d'assurer une meilleure coordination des politiques économiques au sein de la Zone. L'idée d'un Ministre européen de l'économie et des finances semble ainsi faire son chemin, ce qui supposerait un pas supplémentaire vers une organisation fédérale des pays membres de la Zone euro. Que faut-il penser de ces évolutions ?

L'Europe est un essaim de peuples.

L'Europe s'est formée pendant de longues périodes de temps qui ont conduit à la sédimentation des cultures, des langues, des formes de vie. En cela, l'histoire explique tout : la chute de l'empire romain et l'avènement de l'Islam, mettant fin à l'unité de la méditerranée, ont conduit l'Occident à refluer vers le Nord. Plus tard, les banquiers italiens et l'industrie flamande ont fait renaître le grand commerce européen ; pays de petites propriétés, exposé aux abus de la féodalité et aux invasions extérieures, la France s'est construite sur l'alliance du peuple et de la monarchie ; abrités dans leur île commerçante, les Anglais ont forgé entre eux les règles de l'équilibre des pouvoirs au cours de leurs nombreuses guerres civiles; la péninsule ibérique, absorbée par la Reconquista, s'est développée comme un continent atlantique tourné vers le grand large, tandis que l'Allemagne et l'Etat bourguignon se dissolvaient dans une poussière de principautés. Née avec la révolution française, l'idée nationale a ensuite chamboulé l'équilibre européen, tirant l'Allemagne d'une impuissance politique soigneusement entretenue par la monarchie et la papauté, mais qui avait assuré au Continent une longue tranquillité sous le régime des traités de Westphalie. Puis viennent 1871, 1914 et 1940 : nous avons fait l'Europe parce que nous avons eu la guerre. Devant l'affaiblissement du pays, les classes dirigeantes ont fait le choix du compromis face aux puissances montantes, tandis que l'Allemagne à chaque fois reconstituait ses forces en s'appuyant sur la puissance américaine. Ayant retrouvé son unité, elle fait aujourd'hui peser à nouveau tout le poids de son histoire malheureuse sur le Continent.

Après ce rappel des réalités historiques, on voit toutes les difficultés que pose l'idée d'un fédéralisme européen.  Aux Etats-Unis, l'idée fédérale est née dans les années qui ont suivi l'indépendance américaine. Les Etats étaient jeunes, avec des terres et des hommes neufs, animés de la confiance en soi que donne le puritanisme, exigeant leurs propres lois, fiers de laisser derrière eux les distinctions surannées de la vieille Europe. Il fallait assurer un gouvernement fort, en combinant les traditions des anciennes colonies américaines au Nord et au Sud ; éviter la « tyrannie de la majorité », tout en faisant émerger le principe de la représentation démocratique. La solution fut le « Grand compromis » par lequel les Etats fédérés conservaient des compétences propres en matière administrative et fiscale, les questions générales liées à la politique extérieure et à l'utilisation des recettes fédérales étant débattues au niveau central. Aux Etats-Unis, la structure fédérale joue ainsi un rôle moteur dans la péréquation des différences régionales, comme en témoignent les débats récents sur l'Obamacare ou la politique monétaire de la Réserve fédérale.

L'idée de fédération est entièrement étrangère au sens vital de l'Europe

En revanche, le fédéralisme n'a jamais constitué le fil conducteur de la construction européenne : après les malheurs de la guerre, les premiers traités (la CECA, le traité de Rome), s'inscrivent dans un cadre multilatéral visant à promouvoir la coopération entre Etats souverains dans un objectif de développement en commun, sous l'égide des Etats-Unis. Le continent était ravagé par les destructions des Allemands et les bombardements alliés ; les Américains souhaitaient préserver le capital industriel de l'Allemagne face à la menace soviétique ; les Allemands cherchaient à gagner des appuis à l'Ouest et à ménager l'avenir. A partir de la fin des années quatre-vingt, à l'initiative de socialistes et de hauts fonctionnaires français, la construction européenne a pris un tour nouveau, caractérisé par un mouvement d'intégration par le haut, la commission européenne jouant un rôle moteur dans le processus d'unification des normes.

Les organisations fédérales ont été portées par un mouvement historique plus profond : un substrat culturel commun et la conscience politique d'une communauté de destin. Le fédéralisme américain ne serait rien sans la confiance en soi qui anime les Américains, leur philosophie, leurs pratiques commerciales, leur vision du monde. Pareillement, le fédéralisme allemand est indissociable de la Réforme, de l'émergence de la Prusse, qui a donné aux peuples germaniques cette certitude morale, cette assurance qui fait de la force l'ultime raison du droit, ce sentiment de supériorité vertueuse sur l'Europe méditerranéenne, dont l'ordo-libéralisme constitue l'une des figures politiques.

Aucune dynamique de cette nature n'existe au niveau européen. Les guerres mondiales ont certes forgé une conscience européenne fondée sur « le sens tragique de l'histoire », « l'expérience de la barbarie » (étant étrangement plus présente chez les peuples qui l'ont pratiquée que chez ceux qui ont eu à en souffrir), mais les héritages culturels, politiques et sociaux demeurent différents. L'idée de fédération est même entièrement étrangère au sens vital de l'Europe, à l'esprit de conquête et de curiosité des peuples européens. On ne peut « fixer » l'identité européenne.

Dans ces conditions, il faut apprécier à sa juste mesure la poussée fédéraliste qui saisit les autorités européennes depuis le Brexit. On ne peut pas former une conscience politique commune « par le haut », par un assemblage mal bâti (dont les Traités européens offrent trop souvent l'exemple disgracieux) de traditions différentes qui s'ancrent dans la géographie et dans l'histoire. Le saut institutionnel qu'appellent de leurs vœux les fédéralistes (constitution d'un corps électoral européen, nomination d'un Ministre européen de l'économie et des finances, etc.) apparaît ainsi particulièrement incongru. Pourquoi les Allemands, qui font une vertu de la constitution d'excédents commerciaux, accepteraient-ils de reverser 8% à 10% de leur produit intérieur à un budget commun ? De quel droit les Italiens ou les Grecs se plieraient-ils à la loi de la majorité dans un corps électoral où ils seraient nettement minoritaires par rapport aux populations d'Europe du Nord ? Comment concilier la dévolution de compétences au niveau fédéral avec le contrôle constitutionnel exercé par la Cour de Karlsruhe ? A ces questions, les fédéralismes américain et allemand ont apporté des réponses politiques et institutionnelles, forgées par peuples plongés dans un mouvement historique. Rien de tel n'existe à Bruxelles.

Les peuples manifestent une défiance croissante vis-à-vis de la logique d'intégration.

Après huit années de crise, la Zone euro a bénéficié ces derniers mois d'un regain lié aux résultats de l'élection présidentielle, à la faiblesse des taux d'intérêt et à la baisse du prix du pétrole. Cependant, on a tort d'interpréter les derniers résultats électoraux comme un vote d'adhésion à une nouvelle avancée de la construction européenne. Au contraire, les populations manifestent une défiance croissante vis-à-vis de la logique d'intégration, comme le montrent les conditions de l'élection d'E. Macron, le « non » italien, les choix politiques des générations montantes. En France et en Europe méditerranéenne, les politiques européennes ont conduit à une contraction de l'activité. En Allemagne, la politique de la BCE alimente le ressentiment de populations fragilisées par les réformes « Hartz ». Dans ce contexte, l'hybris migratoire de la chancelière (« we can do it ») a créé une nouvelle occasion de discorde

Ainsi, les déséquilibres économiques ne laissent pas de se creuser : l'Allemagne continue de bénéficier de son appartenance à l'union monétaire, qui lui permet d'engranger les dividendes de la croissance mondiale sans encourir l'appréciation de sa monnaie ; l'augmentation des salaires y soutient la consommation privée, les taux d'intérêt faibles alimentent l'activité dans le bâtiment, l'afflux de « réfugiés » conduit à des dépenses publiques plus importantes et l'euro faible soutient les exportations. L'excédent commercial allemand a ainsi continué de progresser, atteignant un chiffre record. Les autres pays offrent un tableau beaucoup plus contrasté. L'amélioration de l'activité en Espagne et au Portugal (considéré comme un modèle d'ajustement structurel par les experts européens), s'explique surtout par la forte compression des importations et la faiblesse des taux d'intérêt qui sont maintenus artificiellement bas par les achats de la Banque centrale européenne. L'Italie, qui est une économie plus diversifiée, avec un poids important de l'industrie, un réseau dense de petites et moyennes entreprises, est dans une situation plus difficile : ses PME ont été pénalisées par l'euro fort et le durcissement de la réglementation bancaire ; elle a encaissé le choc migratoire, tout en ne cessant d'être morigénée par les élites « morales » d'Europe du Nord. Malgré une gestion rigoureuse de la dette (qui lui vaut d'être en situation d'excédent primaire depuis plus de vingt ans), le pays demeure ainsi le mal aimé des marchés financiers.  

Comme dans tout régime de changes fixes, les capitaux refluent des pays débiteurs vers les pays créditeurs. Dans d'autres circonstances, l'union monétaire aurait éclaté depuis longtemps, comme cela fut le cas pour d'autres alliances qui, dans le passé, ont lié le sort de pays moins éloignés que le Portugal et la Finlande, comme l'union latine (1865-1926), l'union monétaire entre l'Allemagne et l'Autriche – Hongrie (1857-1867), l'union monétaire entre la Suède et le Danemark (1872-1931). Mais la puissance de l'Allemagne (qui a le plus à perdre en cas d'éclatement de la Zone euro) et la mystique des élites françaises (pour qui l'euro est « irréversible »), maintiennent un système dysfonctionnel, qui bloque les variables naturelles d'ajustement que sont les changes et les taux d'intérêt. La BCE, à son corps défendant, est ainsi devenue la seule institution qui fait tenir ensemble l'équilibre européen, ce qui explique la grande prudence de son Président, dont le discours chinoisant concernant la sortie des politiques d'achat de titres, vise de toute évidence à faciliter la réélection de la Chancelière face aux mouvements anti-euro, sans pour autant engager l'avenir.

Loin d'être une fédération « en devenir », l'Europe est encalminée : elle n'a pas développé le cadre institutionnel ou les pratiques politiques capables d'encourager la coopération entre Etats, tout en bloquant les mécanismes compétitifs qui permettraient aux pays de s'en sortir par eux-mêmes. Les gagnants du système sont les grandes entreprises transnationales qui peuvent se financer sur les marchés de gros, les cadres dirigeants, les détenteurs d'actifs financiers et immobiliers, et la Noblesse d'Etat, qui n'a rien à craindre de politiques néo-libérales frappant des entreprises dans lesquelles elle n'a aucune intention de pantoufler.

Dans cette situation, on pourrait aisément prédire un éclatement de la Zone euro. Cependant, ce n'est pas notre scénario central. Nous pensons au contraire que des forces contraires font tenir l'édifice tant bien que mal et devraient lui assurer une certaine pérennité.

L'Europe politique demeure l'idéal régulateur des élites françaises.

D'abord, l'idée des « Etats-Unis d'Europe » continue depuis la fin du XIXème siècle d'exercer une influence profonde sur les esprits. A gauche, les élites intellectuelles demeurent marquées par la pensée de Marx, de Bourdieu, pour qui l'Etat européen (avant l'Etat mondial) demeure le principal vecteur de « correction » des inégalités. Les classes aisées des métropoles européennes, acquises aux bienfaits de la globalisation, ont développé une vision morale du monde, dans laquelle toute revendication de souveraineté est assimilée au repli sur soi et à l'égoïsme. De leur côté, les milieux dirigeants voient dans l'Europe intégrée sous domination allemande le garant de politiques d'austérité salariale et ont accepté d'avoir un rang de subordonné dans la logique de cartellisation économique qui se met en place au nom de la « conformité » des normes. Enfin, une grande partie des hauts fonctionnaires, caractérisés par une assez large inculture historique, une conception purement quantitative de l'économie qu'ils ont commun avec les marxistes, un mépris pour le savoir classique et les humanités, ont un « sur-moi » prussien. La « grave Allemagne » (Michelet), « respectueuse des règles » (alors qu'elle ne cesse de les tourner à son avantage), est leur modèle. Ceux qui sont convaincus, à l'instar de leurs prédécesseurs des années 1930, comptent sur elle pour moderniser le pays et faire le bonheur des Français malgré eux. Les autres, comme le personnel gouvernemental après la défaite de 1871 ou de 1940, se sont fait une raison et cherchent à se couler dans le système sans faire de vagues.

Ainsi que le remarquait récemment l'économiste Jacques Sapir, les élites françaises n'ont plus confiance dans leur pays. Après 68, une forme de « révolution culturelle » douce a conduit à la destruction de structures sociales et symboliques qui tenaient la société.  Dans les médias, les programmes scolaires et universitaires, une vision téléologique s'est imposée, proche de la façon dont on apprenait l'histoire de l'URSS dans les années 1970, où, après un siècle de « guerres civiles » européennes (cette expression permettant de passer sous silence le rôle du nationalisme allemand dans le déclenchement des conflits mondiaux), l'union européenne, nécessairement «  en construction », apparaît comme l'idéal régulateur, la fin de l'histoire sur laquelle nous devons régler toutes nos actions. Au nom de l'individualisme démocratique, il s'établit ainsi une étrange communauté de vues qui est le propre du néo-conservatisme, entre les classes dirigeantes acquises aux bienfaits de la globalisation financière et les générations d'après 1968.

Les peuples sont souvent les artisans de leur propre malheur. On ne brisera donc pas facilement le charme qui envoûte nos élites intellectuelles et dirigeantes. Prussophiles depuis la fin de la guerre de Sept ans, universalistes et kantiennes, elles ne changeront pas du jour au lendemain et continueront d'entraîner par un effet d'imitation leurs homologues des pays d'Europe du Sud. Le problème, c'est que de l'autre côté du Rhin, le modèle c'est moins Kant que Hegel, le théoricien de l'Etat prusssien …

Il n'y a plus en Europe de contrepoids aux excès des plus forts

Avant que l'Allemagne ait fait son unité, la floraison des « libertés germaniques » a donné le meilleur de la culture allemande : Bach, Goethe, Schiller, le sentiment moral et le sturm und drang, l'idéalisme spéculatif et le goût de la réalité sensible. Mais aujourd'hui, la part de l'Allemagne dans les institutions européenne fait qu'il n'y a plus de contrepoids aux excès du plus fort, et cette tendance s'est encore accentuée depuis le Brexit.

Monnaie, politique économique, flux migratoires, défense, politique énergétique, l'Allemagne agit en fonction de ses intérêts propres : qui pourrait lui en faire grief ? Elle a développé une stratégie économique bien adaptée à la mondialisation. Son intérêt est de continuer sa politique mercantiliste en symbiose avec la Chine et en s'appuyant sur son hinterland industriel. L'appel d'un million de migrants extra-européens lui fournit de la main d'œuvre à bon compte et permet de freiner son recul démographique. Elle maintient sous pression la France et les pays d'Europe méditerranéenne par la politique monétaire. Erigée par le Financial Times en champion des « liberal values », la chancelière aura réalisé le rêve théocratique de la maison de Hohenstaufen : l'Europe à l'heure allemande, de Lübeck à Syracuse ; de Brest à Bratislava.

Mais d'un autre côté l'Allemagne demeure un Etat provincial. Bismarck prophétisait la défaite à ceux qui chercheraient à tirer l'Allemagne de sa position géographique et de ses origines. L'histoire a donné raison au fondateur de l'unité allemande. L'Allemagne n'a pas de siège permanent au Conseil de sécurité, sa contribution aux opérations de défense demeure mineure, elle n'a pas de vision politique des équilibres mondiaux. Elle ne peut se projet dans le monde comme puissance et exercer une responsabilité impériale. Ainsi l'Allemagne pèse sur l'Europe, mais sans lui fournir de direction et de stratégie à long terme.

Un système qui tient parce qu'il est impossible d'en sortir.

Le dernier facteur qui fait tenir le système, c'est l'impossibilité d'en sortir, comme en témoignent les difficultés de négociation du Brexit. Nous avons créé un réseau de relations que nous sommes incapables de dénouer de notre propre chef sans créer une crise majeure. Le « non » irlandais au Traité de Maastricht, le « non » français à la constitution européenne, l'opposition des Grecs aux politiques de la « Troika », les fédéralistes ont tout contourné. On touche là au caractère circulaire et autoréférentiel de l'Union européenne qui, comme l'Etat hégélien, absorbe toutes les déterminations particulières en rendant impossible l'expression des contrepouvoirs.

Les conséquences de cette évolution pour les libertés publiques commencent à se faire sentir. En Europe, de la Commission à l'Eurogroup, un nombre croissant d'autorités administratives n'en réfèrent qu'à elles-mêmes, cumulant en toute opacité un pouvoir réglementaire, judiciaire et exécutif : elles débarquent un gouvernement démocratiquement élu, autorisent en catimini la restructuration de la dette irlandaise, forcent la modification de la constitution espagnole, acceptent en sous-main le sauvetage des banques italiennes après les avoir mis sous pression.

Dans cet exercice du pouvoir qui nous ramène à l'empire byzantin, le droit « souple », sous le couvert du respect des normes, dégrade notre niveau de protection juridique. La Cour de Justice européenne valide la possibilité pour une autorité administrative d'interpréter le droit qu'elle s'est prescrit, admet la possibilité pour les citoyens européens d'avoir un niveau de protection inférieur à celui de leur pays d'origine. La charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui dans son article 52 admet une limitation de l'exercice des droits et des libertés au nom « d'objectifs d'intérêt général reconnus par l'Union » est à cet égard particulièrement inquiétante. En Grande-Bretagne, c'est en s'opposant à l'arbitraire que les barons anglais ont arraché la Grande Charte au roi Jean-Sans-Terre (1215). Décidément, en insultant le gouvernement britannique, nos représentants à Bruxelles se comportent bien mal.

Avec la dégénérescence du droit, la corruption des mœurs se diffuse également dans le débat des idées : sur la question de l'euro, du Brexit, de la politique migratoire, des relations avec la Russie, il est devenu impossible de s'écarter de la doxa des médias dominants, tout point de vue différent étant marginalisé dans la sphère des fake news. Dans les salles de marché, les cercles économiques, les directions financières des grandes entreprises, la question de l'avenir de l'euro est devenue un tabou. Pour avoir un débat ouvert et contradictoire sur ces sujets, il faut consulter quelques blogs, fréquenter les travaux d'universitaires américains ou britanniques, dont la parole est encore libre, malgré la montée de la pensée politiquement correcte.

L'unité a rarement été réalisée par l'intégration économique et monétaire. La France s'est faite par les capétiens qui ont construit patiemment leur toile à partir de Paris ; les unifications de l'Italie, de l'Allemagne ou des Etats-Unis, ont été portées par un mouvement national. Privée de consensus « citoyen » comme on dit maintenant, il est à craindre que le maintien de l'Union monétaire devienne une fin en soi. La reconstitution de l'Europe sur la base des principes wilsoniens du droit et de la justice, loin d'abolir les tensions, crée la source de nouveaux conflits. « A la fin nous devenons esclaves des créatures que nous avons faites » a dit Goethe. Ce mot s'applique remarquablement à la Zone euro. Dans des conditions normales, le système devrait continuer de tenir, un cahot relevant l'autre, le Continent se vidant peu à peu de sa puissance créatrice. Mais nous ne sommes pas dans des circonstances normales. Pour éviter une crise de même ampleur qu'en 1929, nous avons repoussé devant nous les problèmes en faisant porter le poids de l'ajustement aux populations. Un système contraint favorise des ruptures de force, comme on l'a vu avec le Brexit ou l'élection de D.Trump. Souhaitons qu'elles se limitent aux marchés financiers.