Journal

Actualités

Brexit: pour le FMI, l’apocalypse promise n’aura pas lieu

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann, Responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique

21/01/2020
Le FMI publiait, ce 20 janvier, ses nouvelles perspectives économiques mondiales qui prévoient une croissance britannique supérieure pour le Royaume-Uni que pour la zone euro. Nicolas Goetzmann décrypte les atouts que l’économie britannique pourra faire valoir.

FIGAROVOX. - Le FMI prévoit une croissance britannique supérieure à celle de la zone euro au cours des deux prochaines années. On nous avait pourtant dit qu’après le Brexit, ce serait l’apocalypse...

Nicolas GOETZMANN. - Le FMI publiait, ce 20 janvier, ses nouvelles perspectives économiques mondiales qui, en effet, révisent à la baisse la croissance de la zone euro pour cette année 2020 à 1.3 % tandis que le Royaume Uni reste inchangé à 1.4 %. Concernant l’année 2021, le Royaume Uni est affiché à 1.5 % contre 1.4 % pour la zone euro. Du côté des États-Unis, l’année 2020 est attendue à 2 %, ce qui montre que l’ensemble du continent européen est à la traîne, et que la zone euro fait figure de voiture balai en termes de croissance puisque le Royaume Uni fait mieux. Il est également important de noter que la France est également attendue avec une croissance plus faible que celle du Royaume Uni, aussi bien pour 2020 (1.3 %) que pour 2021 (1.3 %).

Cette situation n’est pas véritablement surprenante, non pas parce que l’économie britannique serait particulièrement vigoureuse, mais parce que les autorités européennes ont une nouvelle fois déçu face au ralentissement subi lors de l’exercice 2019. Il reste nécessaire de préciser que cette prévision se base sur un scénario de Brexit «ordonné» et sur une transition graduelle vers la nouvelle relation qui liera l’Union européenne et le Royaume-Uni à l’avenir. Ce qui est effectivement le scénario le plus probable.

Les prévisions apocalyptiques concernant le Brexit relevaient plus de l’argumentaire politique que des réalités économiques. Il était tout de même difficile d’ignorer le fait que le Royaume Uni a bien mieux géré l’après crise de 2008 que ne l’ont fait d’autres gouvernements de la zone euro, sans parler de l’action de la Banque d’Angleterre, bien plus efficace que ne l’a été la BCE au cours de ces 10 dernières années. Le Royaume Uni dispose d’un historique solide en termes de pragmatisme économique. En 1931, les Britanniques sont les premiers à sortir de l’étalon Or, et sont logiquement les premiers à sortir du marasme de la Grande Dépression. À partir de 1945, le gouvernement travailliste de Clement Atlee participe largement au consensus d’après-guerre à l’origine des Trente Glorieuses, entre recherche du plein-emploi et État providence. En 1979, le Royaume Uni est le premier à tenter l’expérience libérale. Si ces épisodes ont été plus ou moins réussis, il est important de reconnaître que le Royaume Uni agit régulièrement en précurseur du monde occidental.

Lorsque Donald Tusk, président du Conseil européen déclare en 2016 que le Brexit menaçait «la civilisation politique occidentale», on pouvait comprendre qu’il fallait cesser de prendre les critiques trop au sérieux.

Cette embellie ne sera-t-elle que provisoire outre-Manche ?

L’atout du Royaume Uni, c’est la force politique dont dispose Boris Johnson depuis les dernières élections. Il a le temps, une majorité, et un programme de relance à mettre en place. Le grand changement est la levée des doutes sur la situation, désormais les choses sont claires, et le premier ministre ne devrait pas être entravé dans son action. Cette clarté est un avantage certain dans le contexte actuel, ce qui se traduit par une amélioration du sentiment des entreprises et des consommateurs. Le Royaume Uni vient de publier ses dernières statistiques concernant le chômage, 3.8 % soit environ la moitié de ce que nous avons dans la zone euro. Le taux d’emploi atteint 76.3 %, qui est un plus haut historique dans le pays. Pour le moment, les voyants reviennent progressivement au vert après une difficile année 2019.

Concernant l’avenir, tout dépendra de la capacité de Boris Johnson à réaliser ses promesses. Son gouvernement souhaite investir massivement, dans le système de santé (NHS), ou au travers de travaux d’infrastructure dans le nord de l’Angleterre. Il s’agit de rééquilibrer l’économie du pays et de briser la tendance en cours d’un pays à deux vitesses, entre Londres et la «province». Il s’agit aussi de consolider la nouvelle base politique acquise au Labor lors des dernières élections dans le «mur rouge», qui n’avait pas voté conservateur depuis près de 80 ans.

Boris Johnson souhaite également soutenir le secteur de la recherche, de la robotique, et parvenir ainsi à «profiter» du Brexit pour transformer durablement l’économie du pays. Dans une telle perspective, il devrait logiquement pouvoir compter sur le pragmatisme de la Banque d’Angleterre, dont le nouveau président vient d’être désigné. Mais dans le cas où l’ensemble des leviers économiques sont utilisés en soutien de l’économie, alors Boris Johnson peut réussir son pari du Brexit. Les risques sont davantage politiques, et concernent la capacité de Boris Johnson à rassembler son parti autour d’un tel programme de relance - à l’opposé de la doctrine Thatcher -, à négocier correctement l’avenir commercial l’Union européenne (le ralentissement européen pourrait pousser Berlin et Paris à être plus conciliants), et à obtenir un bon accord avec les États-Unis.

De nombreuses études prévoient malgré tout une contraction du pouvoir d’achat des ménages britanniques - et donc un affaiblissement du marché intérieur. Quels atouts les entreprises britanniques pourront-elles faire valoir en compensation ?

Le risque «Brexit» concernait essentiellement la question du commerce avec l’Union européenne. Effectivement, le marché britannique est fortement dépendant de ses exportations vers l’UE, mais il me semble que la question des excédents a trop souvent été ignorée. La zone euro, et l’Allemagne en tête (la France également) ont un excédent commercial important vis-à-vis du Royaume Uni, il s’agit d’un client essentiel pour le continent. Dans une telle configuration, et en considérant que l’Allemagne est en période de stagnation (croissance de 0.5 % en 2019 selon le FMI), il serait périlleux pour Bruxelles de se couper trop radicalement du Royaume Uni, à moins de vouloir absolument «punir» Londres. Emmanuel Macron et Angela Merkel ont tout intérêt à ce que les négociations se passent correctement, s’ils ne veulent pas fragiliser leur propre croissance.

Les entreprises britanniques devraient justement pouvoir compter sur le soutien apporté à la demande intérieure britannique, aussi bien par la voie budgétaire que monétaire. La prochaine décision de la Banque d’Angleterre est attendue le 30 janvier, et sera importante dans cette optique. Évidemment, il y aura une perte consécutive au découplage avec l’Europe, tout l’enjeu, pour le gouvernement, est de soutenir des secteurs d’innovation pour permettre de compenser la perte subie. Le reste repose sur la capacité des autorités à mener une politique macroéconomique favorable, et sur ce point, il y a un historique favorable.

Ironiquement, on peut considérer que le principal risque qui pèse sur la croissance britannique est l’incapacité de la zone euro, pour le moment, à agir de son côté. La faible demande européenne est un problème pour les Britanniques.

Les données du FMI révèlent également à quel point la croissance européenne est anticipée comme atone…

Oui. Le scénario tant redouté par les Européens, celui d’un Brexit qui tourne à l’avantage du Royaume Uni est désormais probable.

Mais au-delà de cette comparaison économique entre Londres et Bruxelles, c’est le cas de Boris Johnson qui peut avoir un effet en Europe. Le premier ministre britannique, avec sa nouvelle majorité, et sans l’Europe, va se retrouver en capacité d’agir sur tous les leviers. Cette liberté politique dont il va disposer, si celle-ci se matérialise par des résultats économiques et un apaisement politique, pourrait avoir un effet sur les autres dirigeants européens. Il est probable qu’Emmanuel Macron regarde la situation de Boris Johnson avec envie.