Journal

Editorial

La récession qui s’annonce pourrait être une chance pour l’Europe

Emmanuel Sales

Emmanuel Sales, Président

20/08/2019
En 1962, le philosophe américain John L. Austin développait sa théorie des « énoncés performatifs » : certaines phrases permettent du seul fait de leur énonciation d’accomplir l’action concernée. En politique monétaire ainsi la plupart des énoncés sont performatifs : dire, c’est faire. Le « whatever it takes » de Mario Draghi lors de la crise de la zone euro a calmé les marchés plus que la tuyauterie complexe conçue pour assurer le sauvetage des Etats. Tout le métier du banquier central est de donner des indications sur les effets attendus de sa politique pour que les opérateurs ajustent leurs anticipations en conséquence. Le rebond boursier du premier semestre 2019 en est la parfaite illustration.

Pourtant en ce creux de l’été, il semble que les banquiers centraux aient perdu la main. Comme lors des grandes crises précédentes (1929, 1987, 2000, 2008), la Réserve fédérale est vraisemblablement en retard sur la compression du cycle économique. Mais surtout, la politique monétaire ne peut pas tout. Lorsque les taux d’intérêt sont négatifs ou proches de zéro, toute baisse supplémentaire a un effet déprimant sur l’activité : les banques n’ont plus d’intérêt à prêter, les particuliers mettent davantage d’argent de côté, le déséquilibre entre l’épargne et l’investissement se creuse, la contraction de la croissance accentue la charge de la dette. Les circonstances sont d’autant plus délicates que le retournement intervient alors que l’environnement géopolitique se tend.

Libertés. Dans des temps difficiles, les pays de culture anglo-saxonne ont toujours privilégié le maintien des libertés publiques à la stabilité monétaire. L’Angleterre ne refera pas la même erreur qu’en 1922 où elle s’était accrochée vainement à l’étalon or. L’Amérique s’appuie sur un large marché intérieur qui lui permet d’absorber la contraction du commerce mondial. Partout, l’idée d’un vaste plan de relance des investissements permettant de prolonger le cycle économique et contrer les effets du Brexit fait son chemin. Depuis les guerres napoléoniennes jusqu’au New deal, ce mixte de volontarisme économique et de gestion dynamique de la base monétaire a montré son efficacité au cours de l’histoire.

En zone euro, a-t-on pris conscience du danger ? Ayant tout misé sur l’export, l’industrie européenne est particulièrement sensible à la contraction du commerce international et au ralentissement chinois. Malgré les espoirs qu’a pu faire naître la nomination de Christine Lagarde à la tête de la BCE, la révision des pactes monétaires et budgétaires se heurte à de fortes résistances psychiques et institutionnelles. Comme dans les années 1930, la bourgeoisie des grandes villes a fait le choix de la déflation, désormais parée des atours de la lutte contre le réchauffement climatique et autres « green deals ».

Pourtant, avec un stimulus monétaire à bout de souffle, des niveaux d’endettement analogues à ceux que nous avons connus après-guerre, seul un changement de doctrine monétaire et budgétaire peut nous permettre d’éviter la contraction. Il faut injecter directement l’argent dans les veines de l’économie ou relancer l’activité. Les Etats-Unis sont en mesure de prendre ce virage, qui permettrait d’assurer la poursuite du cycle financier avant que le retour de l’inflation ne pèse sur les valorisations tout en allégeant la charge de la dette.

En Europe, il sera plus difficile de décoller les adhérences tant le « modèle allemand » continue d’exercer une étrange fascination sur les hauts fonctionnaires. Mais il n’est pas interdit d’espérer. Le retour de stratégies de puissance oblige les élites européennes à faire le deuil de leur rêve de théocratie universelle et de renouer avec les populations. Qui s’en plaindrait ?



Tribune parue dans L'Opinion du 21 août 2019 : lien vers l'article​

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