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Editorial

Croissance : « La BCE doit soutenir la demande intérieure européenne »

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann, Responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique

31/07/2019
En pleine guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, l’économiste Nicolas Goetzmann analyse la baisse de la croissance européenne. Selon lui, la zone euro doit reprendre confiance en son économie.


FIGAROVOX.- Au lendemain de la décision de baisse des taux prise par la Réserve fédérale des États-Unis pour soutenir l’économie du pays, Eurostat publiait les derniers chiffres de la croissance de la zone euro, à 0,2% pour le second trimestre 2019, contre à 0,4 % sur les trois premiers mois de l’année. Quelles sont les causes de ce ralentissement et quels sont les risques qui pourraient encore peser sur la conjoncture ?

Nicolas GOETZMANN.- L’économie américaine subit effectivement un ralentissement, mais en partant de bases élevées. Le chiffre publié pour ce second trimestre fait état d’une croissance de 2,1 % comparativement à 3.1 % pour le premier trimestre 2019. En Europe, le chiffre est de 0.2 % pour le second trimestre 2019, et de 1.1 % en comparaison du même trimestre de l’année précédente. Il faut ajouter à ce constat le dernier chiffre publié par la Chine, soit une croissance de 6.2 % au second trimestre qui est la plus mauvaise livrée depuis 27 ans pour le pays. Nous pouvons donc constater une situation commune pour les trois zones qui dominent l’économie mondiale, ce qui est principalement le résultat de la guerre commerciale qui oppose Pékin et Washington avec une zone euro qui fait office de victime collatérale.

Cette situation a été rendue possible par la stratégie qui a été poursuivie en zone euro pendant la crise, c’est-à-dire les politiques d’austérité. Ces politiques de compression salariale ont eu pour effet de comprimer la demande intérieure du continent européen, ce qui a poussé les entreprises locales à se positionner sur les marchés extérieurs, en essayant tant bien que mal de surfer sur les forts taux de croissances chinois et américains de ces dernières années, comparativement à ceux connus en Europe. C’est cette fameuse logique de «compétitivité» qui est ici en cause. L’Europe a simplement eu une attitude de parasitage de la croissance des autres grandes zones économiques, ce qui est une des causes de la colère exprimée par Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir (La Chine a longtemps eu la même attitude). La faible demande européenne empêchait logiquement de voir les exportations américaines croître alors que les importations américaines en provenance de la zone euro continuaient de progresser. Ce contexte a placé l’économie européenne en situation de forte dépendance au commerce mondial, et c’est exactement ce qu’elle paye aujourd’hui. On peut noter que le grand pays exportateur européen qu’est l’Allemagne est celui qui souffre le plus de ce contexte. Il n’était pas raisonnable de penser que les États-Unis allaient continuer de jouer le jeu du consommateur en dernier ressort pour l’économie mondiale tandis que le second marché du monde, la zone euro, faisait tout ce qu’elle pouvait pour ne pas y participer. Pourtant, depuis l’élection de Donald Trump, c’est la Chine qui est la première cible des États-Unis, ce qui s’explique par une rivalité stratégique avec Pékin, qui n’existe pas avec la zone euro, mais qui pourrait tout de même prendre forme à l’automne avec la possibilité de mise en place de tarifs douaniers sur les importations de véhicules européens aux États-Unis. La zone euro s’est elle-même placée dans une position de grande vulnérabilité, qu’elle paye aujourd’hui, tandis que Chine et États-Unis sont beaucoup moins dépendants du commerce mondial. C’est une guerre commerciale qui a des effets économiques réels sur Pékin et Washington mais que la zone euro ne peut tout simplement pas se permettre.

Comment juger, comparativement, de la réponse apportée par les États-Unis, d’une part, et la zone euro, d’autre part ?

La Réserve fédérale des États-Unis a déjà réagi en baissant ses taux directeurs de 25 points de base le 31 juillet. Si la guerre commerciale n’est pas seule en cause dans cette décision, la faiblesse de l’inflation en est une autre, le risque et l’imprévisibilité des échanges entre Xi Jinping et Donald Trump sont suffisants pour avoir des effets, notamment sur l’investissement des entreprises (ces dernières ont tendance à couper leurs projets dans un tel contexte d’incertitude). Mais cette décision prise par la Fed pourrait ne pas être suffisante, ce qui laisse entrevoir de prochaines actions de la part de Jerome Powell, président de l’institution. Il faut tout de même prendre en compte le fait que l’économie américaine est dans une situation très différente de celle de la zone euro, avec un taux de chômage de 3,7 % (au plus bas depuis 50 ans) contre 7,5 % de notre côté de l’Atlantique. L’enjeu n’est donc pas le même. Les États-Unis craignent un ralentissement d’une économie qui est sortie de la crise alors que la zone euro voit s’éloigner la possibilité de sortir enfin de celle de 2008. Et malgré cela, la Banque centrale européenne n’a toujours pas pris la mesure de la situation. Mario Draghi a bien pu annoncer une action future si le contexte continuait de se dégrader, mais l’action réelle est encore attendue, et ce, alors même que la zone euro souffre davantage de la situation que les États-Unis. Il faudra attendre le mois de septembre pour voir ce que la BCE va mettre en place, mais l’autorité monétaire européenne a malheureusement pris l’habitude d’agir trop peu et trop tard. Cela pourrait être une occasion de changer de régime. L’enjeu, pour la BCE, est de soutenir la demande intérieure européenne pour que celle-ci puisse se substituer à la demande extérieure qui est en train de se tarir sous les coups de la guerre commerciale.

En quoi la situation actuelle pourrait-elle être une opportunité pour la zone euro ?

La zone euro dispose du contexte parfait pour se transformer. Le principal obstacle à un changement radical de stratégie économique est l’Allemagne, qui a été le moteur de ce modèle tourné vers le commerce mondial qui nous pénalise aujourd’hui. L’Europe est trop vulnérable de ce point de vue, alors qu’elle dispose d’un puissant marché intérieur largement inexploité. Il s’agit ici de convaincre Berlin que la zone euro serait plus forte si elle pouvait compter sur ce marché intérieur de la zone euro, d’autant que ce marché deviendrait immédiatement une cible prioritaire, aussi bien pour la Chine que pour les États-Unis, ce qui renforcerait considérablement le pouvoir de négociation des Européens dans ce contexte de guerre commerciale. Pour y parvenir, il s’agit de modifier l’approche économique - la stratégie - de la zone euro en faisant basculer son modèle mercantiliste vers un modèle centré sur sa demande intérieure, comme le font les États-Unis, et comme la Chine tente de le faire depuis quelques années. Cela signifierait simplement de modifier l’approche de la BCE vers une stratégie d’emploi maximal, sur le modèle de la FED. Un tel changement de modèle aurait pour conséquence d’obliger la BCE à soutenir plus fortement l’économie intérieure de la zone euro, jusqu’à ce que celle-ci parvienne à une situation de plein-emploi réel, et que les salaires retrouvent des niveaux de progression importants. C’est ce qui permettrait de soutenir la consommation et l’investissement au sein de la zone euro, et transformerait considérablement le continent, en acteur majeur responsable de l’économie mondiale, qui apporte sa part, et non plus comme un «profiteur» de la croissance des autres.

Or, puisque l’Allemagne est le pays le plus touché par la crise actuelle, que son modèle apparaît à bout de souffle, que les menaces de sanctions américaines sur les automobiles allemandes pourraient se matérialiser cet automne, qu’un Brexit dur pourrait également prendre forme, une prise de conscience pourrait avoir lieu. Pour le moment, c’est un réel déni auquel on peut assister en Allemagne, on voit par exemple que le ministre de l’économie, Olaf Scholz, se refuse à toute action. Mais cela ne va pas pouvoir durer, d’autant plus que Donald Trump peut compter sur une Réserve fédérale aux aguets s’il souhaite amplifier la pression sur la zone euro. C’est dans ce contexte que Christine Lagarde va devoir prendre le contrôle de la BCE et il faut espérer que son mandat soit l’occasion de réaliser cette transformation de la zone euro vers l’âge adulte, qui correspondrait à une simple prise de conscience de son potentiel, de ses forces, et surtout, d’en finir avec des politiques économiques qui ont porté les partis populistes au pouvoir, ou aux portes de celui-ci, dans un grand nombre de pays. C’est en soutenant sa population, son emploi, ses salaires, son pouvoir d’achat, que la zone euro y parviendra, et non pas en se comportant comme un pays de taille moyenne qui cherche à tirer profit de la croissance de ses voisins. Ce qu’elle a fait jusqu’à présent.


Article publié dans Le FigaroVox du 1er aout 2019 : Lien vers l'article​

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