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Editorial

Pourquoi l’investissement public n’est pas un gros mot

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann, Responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique

01/07/2019
Dans un entretien accordé aux Échos, l‘économiste Olivier Blanchard a remis en cause le tabou de la dette publique. Nicolas Goetzmann partage son analyse, et défend l’idée que l’urgence est au retour de la croissance, qui passe par des dépenses d’investissement public.

FIGAROVOX - De nombreux économistes, dont Olivier Blanchard, l’ancien directeur des études du FMI, jugent que compte-tenu du niveau très bas des taux d’intérêt les États ont intérêt à continuer à s’endetter tant que les politiques qu’ils mènent sont susceptibles d’augmenter la croissance. La réduction de la dépense publique pourrait donc ne pas être la première des urgences ?

Nicolas GOETZMANN​ - Ce 2 juillet, la dette française à échéance 10 ans se négociait à un taux négatif de -0.05 %. La dette allemande se négocie de son côté à un taux de -0.36 %. Ce sont des records historiques. Ce contexte particulier s’explique en premier lieu par une abondance exceptionnelle d’épargne dans le marché. Ensuite, le déclencheur a été la révision à la baisse des prévisions de croissance et d’inflation au sein de la zone euro, ce qui a poussé les investisseurs à se ruer sur les actifs les moins risqués que sont les dettes d’États émise par des pays comme l’Allemagne ou la France, ce qui provoque cette baisse des taux d’intérêts. Nous avons ainsi deux facteurs qui entrent en jeu, l’excès d’épargne, et une zone euro qui s’est empêtrée dans une dynamique de croissance atone qui n’incite pas du tout les investisseurs à faire autre chose que se protéger. L’argent est simplement stocké à l’abri d’une économie qui a perdu de son attrait.

C’est ici qu’intervient la proposition d’Olivier Blanchard. Si nous voulons parvenir à normaliser la situation de la zone euro, et que celle-ci retrouve une croissance décente par rapport à son potentiel, il faut trouver le moyen de stimuler son niveau d’activité. Ce qui peut être fait en utilisant le levier de la dette pour favoriser la dépense publique d’investissement, et ce pour un coût nul voire négatif. En stimulant l’économie de la sorte, et en retrouvant ainsi des perspectives, les investisseurs seront incités à sortir de leur protection pour suivre le mouvement.
Il s’agit d’une solution parfaitement raisonnable, parce qu’il faut bien comprendre que c’est la faible croissance qui est la force explicative de notre niveau d’endettement. La dette se mesure en pourcentage de PIB, donc si le PIB augmente, la dette baisse mécaniquement. Les États-Unis affichaient un niveau d’endettement de 120 % de leur PIB en 1946, avant que celui-ci ne tombe à un niveau de 31 % en 1974: l’ardoise a été payée par la croissance.

La contrainte majeure d’un tel programme est qu’il ne peut être réalisé qu’avec le concours de la Banque centrale, qui a le pouvoir de piloter en dernier ressort le niveau d’activité économique. Ainsi, même si les États se décident à investir en augmentant la dépense publique, la Banque centrale pourrait choisir de resserrer les conditions monétaires pour annihiler les effets de la dépense sur la croissance. Dans un tel cas, les pays se trouveraient dans une situation ou la dette aurait été émise, et la croissance serait revenue à son niveau initial. C’est ce qui est arrivé au Japon des années 2000. Il est donc absolument primordial que la Banque centrale européenne favorise d’abord la croissance, pour que les États puissent apporter leur contribution via des dépenses d’investissement. C’est la BCE qui la clé de la croissance européenne, et la dépense d’investissement est un complément très efficace.​

Donc, oui, en effet, la réduction de la dette n’est pas la priorité: la priorité, c’est la croissance.

Mais la dette atteint 99,6 % du PIB! Il faudra bien la payer un jour... Et si ce n’est pas nous, ce sera nos enfants !

L’argument de la dette qui sera payée par nos enfants ne tient pas la route. Parce que c’est la croissance qui est la solution. C’est en investissant dans l’avenir que nous pourrons sortir du marasme actuel, cette obsession pour la dette est le symptôme d’une mentalité de déclin. Ce que pourraient nous reprocher nos enfants serait justement de ne pas procéder à des investissements publics pour l’avenir du pays, or c’est précisément ce que nous ne faisons pas aujourd’hui. Notre niveau d’investissement public est de 3.5 % du PIB alors qu’il dépassait régulièrement les 6 % du PIB dans les années 60, et 5 % dans les années 70.

Cette question de l’investissement public est abordée de façon déraisonnable. Nous faisons semblant de croire qu’il s’agit d’un vice total alors que les travaux les plus récents démontrent le contraire. L’investissement public est une puissante courroie d’entraînement de l’investissement privé dont il est complémentaire. Les recherches menées par l’économiste Mariana Mazzucato montrent également que nos technologies actuelles sont largement dépendantes de l’investissement public. Elle l’a démontré au travers de la provenance des composants de l’IPhone, mais on peut également citer Internet qui n’est rien d’autre que le fruit des dépenses militaires américaines. Le fait est que l’investissement public va là où le privé ne va pas, il s’oriente sur le long terme et il accepte des prises de risques que le privé ne veut pas se permettre. Et c’est la combinaison d’une impulsion donnée par l’investissement public alimentée par le suivi de l’investissement privé qui est le moyen le plus porteur pour s’assurer une progression de nos capacités de croissance et de notre productivité. Il s’agit de se donner les moyens de redevenir des leaders en technologie de pointe ou encore d’améliorer les infrastructures du pays.

Pour un pays comme la France, de nombreuses possibilités sont ouvertes. La R&D est un élément essentiel. Il s’agit d’investir plus lourdement dans la recherche fondamentale, de soutenir nos universités dans ce domaine et nos organismes de recherche. L’innovation est véritablement une clé pour l’avenir dans une période de grands changements. C’est évidemment la question écologique qui est la plus ciblée lorsque l’on parle d’investissements publics, et dans ce cadre, si nous souhaitons être réalistes et arrêter de nous voiler la face, c’est la question du nucléaire qui est décisive. Voici une industrie où le pays a d’importantes capacités, qui est bien évidemment un secteur d’avenir (à moins de vouloir ne pas faire de concurrence aux centrales à charbon chinoise qui se déploient un peu partout) et qui est la solution le plus crédible concernant la réduction des émissions de CO2. C’est donc un secteur stratégique pour la France et qui mérite d’être traité comme une chance plutôt que comme un encombrement. On peut évoquer la question des infrastructures, délaissées depuis de nombreuses années. Le budget de l’AFTIF (Agence de financement des infrastructures de transport de France) est proche de 2,5 milliards d’euros alors qu’un budget de 3,5 à court terme, et de 4,5 milliards à plus long terme permettrait de «mieux répondre aux attentes» du pays.

Mais de nouveaux projets doivent être également proposés, afin de remettre la France au niveau dans le secteur des infrastructures publiques. Il y a également la question du logement, nous avons besoin de relancer la construction qui est en baisse, alors que les Français sont lourdement handicapés par le poids de leurs dépenses pour se loger.

Le risque est également que s’il continue à s’endetter, l’État le fasse moins pour investir que pour régler ses dépenses courantes...

Ce que l’on a constaté au cours des années passées, c’est que lorsque le secteur public doit faire des «efforts», il les réalise en coupant les dépenses d’investissements plutôt que dans les dépenses de fonctionnement. Cela est aussi vrai dans le privé qui a tendance à couper net les investissements lorsque les nuages s’accumulent à l’horizon. Donc ce n’est pas non plus en se serrant la ceinture que l’on obtient des résultats probants.​

C’est la croissance qui permettra de faire baisser les dépenses courantes en France. Les Français se plaignent des dépenses de protection sociales, et c’est bien là que la croissance peut avoir un effet redoutable. Lorsque la croissance accélère, le chômage baisse, ce qui permet une économie du côté cotisation et des recettes supplémentaires du côté emploi. De la même façon, les recettes de sécurité sociale progressent sur le même rythme. Enfin, lorsque la croissance est forte, les gens sont incités à rester en emploi le plus longtemps possible, c’est-à-dire à repousser leur départ en retraite. La croissance est l’arme anti-dette la plus redoutable. Et c’est justement parce que la France est contrainte depuis longtemps par une croissance inférieure à son potentiel que la structure de la dépense publique française est déséquilibrée du côté de la protection sociale.

Les règles budgétaires sont fixées par l’Europe. Et l’Allemagne refuse de les assouplir... ce n’est pas près de changer, si ?

Il est vrai que l’on pourrait considérer la situation comme désespérée tant cette mentalité de rigueur mord sur l’inconscient européen. Cette morale, entre zéro inflation et zéro dette, écrase l’économie européenne depuis la survenance de la crise. Nous avons les moyens techniques de sortir le continent de ce marasme, mais nos dirigeants choisissent simplement de ne pas le faire par peur. Peur de l’inflation, peur de la dette. Les anglo-saxons sont plus libres et plus innovants sur ces questions, c’est ce qui explique la performance des États-Unis ces dix dernières années. Relance monétaire, relance budgétaire: là-bas, la priorité est la croissance.

Il y a tout de même une possibilité. L’économie allemande souffre depuis quelques mois et son modèle exportateur est en première ligne de la guerre commerciale. Le pays pourrait en souffrir lourdement et doit se trouver une nouvelle recette, un nouveau «modèle». Et ce modèle pourrait être celui d’une Europe qui se construit sur la force de son marché intérieur, en soutenant sa demande intérieure, comme le font les États-Unis. En Europe, notre modèle est basé sur la demande étrangère, d’où cette rhétorique permanente de compétitivité. Aux États-Unis, c’est la demande intérieure qui domine. On voit le résultat aujourdui de ces deux stratégies, et cela pourrait inciter Berlin à changer son fusil d’épaule. Pour y parvenir, il faudra réviser les traités et demander la BCE de suivre un mandat de plein emploi, et les gouvernements pourront accompagner le mouvement avec de l’investissement public. Il est tout de même plus enthousiasmant, pour les centaines de millions d’européens, de suivre une politique de conquête et d’avenir que de suivre un chemin de croix à la gloire de la réduction des dépenses publiques.


Article publié dans Le Figaro du 2 juillet 2019 : Lien vers l'article​

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