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Editorial

Pourquoi une guerre des monnaies serait une bonne nouvelle

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann, Responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique

18/06/2019
FIGAROVOX - En réaction à un discours prononcé ce 18 juin par Mario Draghi, président de la BCE, qui a entraîné une baisse de l’euro, Donald Trump a réitéré ses accusations à l’égard des Européens au travers d’un nouveau tweet, évoquant une attitude «inéquitable» à l’égard des États-Unis. La guerre des monnaies est-elle la nouvelle étape de la guerre commerciale?

Nicolas Goetzmann - La guerre des monnaies est effectivement un élément constitutif de la guerre commerciale, mais il est nécessaire de décortiquer la situation pour en discerner les enjeux. Le premier point, c’est le contexte économique du discours de Mario Draghi au Forum de Sintra de ce 18 juin. Au cours de ces dernières semaines, les prévisions de croissance et d’inflation au sein de la zone euro ont été révisées à la baisse. Or, la BCE a pour mandat de stabiliser les anticipations d’inflation à un niveau «inférieur mais proche de 2%» ce qui n’est pas le cas des chiffres actuels, qui sont trop bas. La BCE se doit donc de corriger le tir en faisant en sorte que ces anticipations d’inflation repartent à la hausse pour parvenir à un niveau conforme avec le mandat. Pour remplir cet objectif, le président de la BCE a laissé entrevoir dans son discours la possibilité de mise en place d’un prochain soutien à l’économie européenne dans le cas où la situation ne s’améliorerait pas. La conséquence de cette annonce a été une baisse de l’euro et une hausse des marchés actions, mais cela n’est qu’une conséquence, et non l’objectif prioritaire de Mario Draghi. Parce qu’une action monétaire a pour effet de soutenir la demande intérieure, tandis que l’effet sur la devise est secondaire.

Le deuxième point, qui est intéressant, c’est que cette révision à la baisse des perspectives de croissance est en partie le résultat des craintes que fait peser la guerre commerciale sur l’économie européenne. Puisque la structure économique de la zone euro repose très fortement sur le commerce mondial, un risque d’affrontement est à prendre au sérieux sur le continent. On pourrait donc accuser Donald Trump d’être la cause du problème - avec la menace d’une guerre commerciale- et l’accuser une seconde fois puisqu’il critique les Européens lorsque ceux-ci essayent de se protéger. Mais cela serait un peu facile de la part des Européens. Parce que si l’euro peut être considéré comme étant surévalué pour des économies comme la France, il peut en revanche être vu comme sous-évalué pour une économie comme l’Allemagne, qui affiche un excédent commercial historiquement élevé vis-à-vis du reste du monde et notamment des États-Unis. L’utilisation du terme «inéquitable» par Donald Trump est en ce sens légitime à l’égard de l’Allemagne, mais illégitime à l’égard d’autres pays de la zone euro. C’est toute la difficulté de la situation.

Quels sont les risques que pourrait faire courir une «guerre des monnaies» sur l’économie mondiale et européenne?

Dans la configuration actuelle, une guerre des monnaies serait plutôt une bonne nouvelle. Puisqu’un risque a été identifié au sein de la zone euro (la Bundesbank vient d’avertir que l’Allemagne devrait subir une contraction de son PIB au second trimestre 2019) la BCE devrait logiquement décider de soutenir son économie pour désactiver ce risque. C’est bien la fonction d’une Banque centrale. De son côté, Jerome Powell, le patron de la Réserve fédérale des États-Unis, est également attendu au tournant, et va vraisemblablement adopter un ton plus conciliant lors de son intervention de ce 19 juin, afin de donner plus de soutien à une économie américaine qui montre quelques signes de ralentissement depuis plusieurs semaines.

Du côté chinois, d’autres mesures de soutien à l’économie du pays pourraient également voir le jour, et le Yuan s’est également déprécié. Puisque le commerce mondial bat de l’aile, les grandes économies peuvent corriger le tir en substituant la demande intérieure à la demande étrangère, ce qui passe par de telles actions des Banques centrales. Mais finalement et globalement, derrière cette guerre des monnaies apparentes, si les trois premières zones économiques mondiales se mettent au diapason et soutiennent au même moment leurs propres économies, tout le monde en profitera. On pourrait s’inquiéter d’une telle situation si nous avions des taux d’inflation élevés, mais c’est précisément l’inverse qui caractérise la situation actuelle.

Comment expliquer cette réaction de Donald Trump alors même que les États-Unis ont utilisé l’outil monétaire de façon plus soutenue que les Européens ?

Donald Trump maintien la pression sur l’Europe dans un moment ou les négociations commerciales sont en cours. La menace d’une décision mettant en place des tarifs douaniers de 25% sur l’importation d’automobiles aux États-Unis plane toujours, ce qui constitue un risque important, notamment pour l’économie allemande. Ainsi, Donald Trump peut «utiliser» politiquement cette baisse de l’euro pour mettre encore un peu plus la pression sur les Européens, en pointant un comportement qu’il perçoit comme «inéquitable» et qui justifierait la mise en place de tarifs douaniers.

Mais en réalité, c’est l’ironie de la chose, si les Européens se mettaient soudainement à soutenir très fortement leur économie - ce qui n’est pas vraiment prévu pour le moment - cela permettrait de rétablir une certaine équité entre Europe et États-Unis. Plus de croissance en Europe, cela signifierait plus d’importations en provenance des États-Unis, et donc une baisse de notre excédent commercial. Donald Trump en serait ravi. Et c’est finalement tout le problème. C’est justement parce que les Européens ont moins soutenu leur économie que l’Europe affiche un excédent commercial sur les États-Unis. Depuis 10 ans, l’Europe consomme et investit moins, et donc logiquement, elle importe moins que ne le font les États-Unis. Un excédent commercial, cela se construit un créant un différentiel entre ses importations et ses exportations. Si un partenaire a une forte croissance intérieure, alors il suffit de réprimer sa propre demande intérieure pour créer ce différentiel, qui n’a rien d’équitable. C’est ce qu’ont fait les Européens avec une croissance atone depuis 10 ans.

Les propos de Mario Draghi, outre la baisse l’euro, ont également entraîné une baisse des taux obligataires. Le taux d’emprunt de l’État français à 10 ans étant brièvement passé en territoire négatif. Comment expliquer ce phénomène ?

Les taux d’intérêt à long terme évoluent en fonction des anticipations de croissance et d’inflation. Lorsque la conjoncture se dégrade, ils ont tendance à baisser. Les taux d’intérêt à court terme sont pour leur part dépendants des taux fixés par les banques centrales, or, ces derniers sont soit à 0, comme en Europe, soit ils pourraient être amenés à baisser, comme aux États-Unis. L’ensemble des forces poussent les taux à la baisse dans ce contexte. Aucun risque de voir un «krach obligataire» se matérialiser dans de telles conditions, au contraire de ce qui est souvent annoncé depuis plusieurs années. Et finalement, les taux à long terme reprendront un chemin haussier dès lors que les craintes seront atténuées et que les anticipations de croissance et d’inflation repartiront à la hausse. Mais nous n’en sommes pas encore là, bien que ce soit l’objectif des Banques centrales dans le contexte actuel.​


Article publié dans Le Figaro le 19 juin 2019 : Lien vers l'article

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