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Editorial

Ne laissons pas réduire l’horizon de nos démocraties à l’internationalisme libéral

Emmanuel Sales

Emmanuel Sales, Président

13/05/2019
Il y a seize siècles, en 394 après JC, à la bataille de la Rivière froide, l’armée du dernier empereur romain défendant les valeurs du paganisme antique s’effondrait devant les troupes de Théodose. Le christianisme devenait religion d’Etat, les anciens cultes étaient prohibés, un Etat universel s’arrogeait le droit de codifier et de contrôler les affaires de la cité terrestre au nom de la Cité céleste. Le monde entrait dans la « pensée unique » (P. Athanassiadi) pour plus de mille ans jusqu’à la Renaissance.

Sommes-nous au IVe siècle ? Après les années de liberté et d’ouverture qui ont suivi la chute de l’URSS, l’on assiste au développement planétaire d’un code de valeurs à vocation universelle qui se donne pour une description objective de la réalité. Ce mixte de libéralisme économique, d’intolérance puritaine et de technocratie constitue le fond idéologique d’une grande partie des élites occidentales : l’ordre internationaliste libéral, le liberal internationalist order (LIO) dans la presse anglophone.

Cette nouvelle orthodoxie a ses dogmes, ses prophètes, ses inquisiteurs, ses fonctionnaires cyniques ou convaincus… tout ce qui a fait le triomphe du christianisme aux premiers siècles de notre ère mais un christianisme sans Dieu avec la « planète » dans le rôle de la Déesse-mère. Ses traits peuvent être tracés avec une certaine précision : promotion systématique du libre-échange, dévalorisation de la décision politique au profit des experts et des juges, agnosticisme historique et anthropologique, vocation messianique de l’Occident (« the west »), mépris des couches populaires, usage subtil ou brutal de la censure.

Amour et haine. Insidieusement, la doctrine pénètre dans nos vies. La réglementation devient prescriptive et cherche à uniformiser les comportements individuels et collectifs. Les relations interpersonnelles sont de plus en plus codifiées. Le charme, la fadeur, l’ennui doivent en être bannis. La relation avec l’autre se vit sur un mode bipolaire entre amour et haine comme en témoignent le déclin du ton de la conversation et la montée de l’intolérance dans le débat public.

Le LIO est bien sûr une idéologie au sens marxiste du terme, c’est-à-dire un ensemble de valeurs qui assure la domination d’une classe dirigeante. Mais c’est aussi un système interprétatif qui répond aux attentes d’une humanité inquiète sur laquelle plane comme au IVe siècle un étrange sentiment de culpabilité. Ainsi malgré les tendances contraires qui s’expriment pour relocaliser les activités, faire en sorte que les citoyens s’approprient la décision politique, il est frappant de voir comment nos contemporains toutes générations et classes confondues ont intériorisé les codes de l’internationalisme libéral. Par Internet et la démocratisation du transport aérien, nous sommes tous devenus « globaux ». Ainsi, l’aspiration à « demeurer » s’accompagne paradoxalement d’une conscience planétaire.

Le retour de l’ancien monde est donc impossible. L’universalisme qui nourrit la conception de l’ordre international depuis 1919 assure un long avenir à l’internationalisme libéral. On peut s’en féliciter. Mais la soumission des pouvoirs séculiers à ses codes nous laisse un monde plat, une humanité désespérément uniforme et prévisible.


Tribune publiée dans L'Opinion du 14 mai 2019

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